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Origine / Fin


La voie du milieu

Également disponible en anglais et en espagnol.

Dans tous les antagonismes, il existe une troisième voie, ou une voie du milieu. Quelle est celle entre l’origine et la fin ? Peut-être ce qui se passe entre les deux, de part et d’autre. La vie, le U du A-U-M des chants bouddhistes : le A est le son qui commence au fond de la gorge, d’où nait ce qui suit ; le U, c’est le son qui remplit la bouche, l’existence ; le M se prononce en refermant la bouche, il est la solution qui conclue l’ensemble, la fin. Le silence, le néant, est le quatrième élément de cette syllabe : d’où on vient et où on retourne.

Juin 2022, Mexico, D.F., rues du centre historique. Appel téléphonique d’Abel. Je décroche et continue à marcher. Je suis en retard pour un rendez-vous avec des archéologues que je dois retrouver au Templo Mayor (ça ne s’invente pas). Au moment où je passe sur le côté de la cathédrale métropolitaine, construite par-dessus l’enceinte sacrée de l’ancienne Tenochtitlan, on commence à parler du sens des mots. Pile à ce moment-là, sous mes pieds, invisible aujourd’hui, se trouve la zone où les gens déambulaient entre les autels sacrificiels, les tours de crânes et les forêts de têtes coupées qui faisaient face au grand temple. On évoque le mot « naitre » qui semble indiquer qu’on nait pour « n’être » ou « ne plus être ».

Se focaliser sur l’origine des choses – le début de la civilisation, la première fois que les sociétés se sont hiérarchisées, le premier homme – révèle une conception linéaire du temps. Il s’agit d’un temps perçu comme un fil tendu entre un début et une fin qui ne se rejoignent jamais et s’éloignent à chaque instant l’un de l’autre.

Le temps linéaire est aussi celui de la science ou encore de la justice. C’est-à-dire qu’il fonctionne suivant un mode de pensée qui comprend le monde en le divisant en paires antagonistes : 0/1, bien/mal, vrai/faux, noir/blanc, homme/femme, cause/effet, etc. Le bien ne peut donc pas être le mal et inversement. On ne peut être ni ici ni ailleurs à la fois. Maintenant et un autre moment n’existent pas en même temps.

En espagnol, naitre, c’est « nacer » comme si le mot cherchait à désigner avec le préfixe « n-» la négation du faire (en l’occurrence, « hacer »). Cela impliquerait-il qu’on nait dans le but d’apprendre à ne plus faire ? L’humain, au moment de sa vie contraire à celui de sa naissance, à la fin de sa vie, est celui pour lequel justement on ne peut plus rien faire – celui qui se situe au-delà du champ de l’action humaine.

La physique quantique remet en cause le principe de séparation qui conditionne la compréhension moderne de la réalité : elle postule que les particules intriquées peuvent être ici et ailleurs en même temps. C’est ce que suggère également l’observation des étoiles par exemple : certaines sont mortes et vivantes à la fois, question de vitesse de la lumière et de la distance qui nous en sépare. Autrement dit, le réel est indéterminé et c’est notre seul regard qui lui donne sa forme actuelle.

En anglais « to be born » est l’expression qui permet de dire naitre. En l’occurrence, « born » est le participe passé de porter, au sens, par exemple, de porter une responsabilité, un nom ou une charge. Et il s’agit bien « d’être » né puisque « to be » signifie « être ». Comme si, au moment de naitre, il s’agissait de la consécration ou de l’annulation du fait d’être porté·e par sa mère et le début d’une expérience qui consiste à apprendre à être soutenu·e ou porté·e par le reste du monde ou par soi-même. Il s’agit peut-être là du creuset d’une certaine compréhension du monde qui conçoit la pénurie comme une illusion et qui sait que tout est déjà là, partout et tout le temps. Au moment de sevrer les enfants du lait de leur mère, les Hopis nourrissent les jeunes avec des morceaux de nourriture pré-mâchés par les personnes qui l’entourent – comme une manière d’enseigner que le monde extérieur contient tout ce dont ils ont besoin.

L’existence n’obéit pas aux lois de l’espace-temps : elle est passé, présent et futur à la fois, ici et ailleurs en même temps. Si l’existence est faite de transformations, chacune d’entre elles contient l’information du tout, de la première à la dernière – c’est-à-dire que le changement opère toujours dans la limite des possibilités de l’être. Corrélativement, l’être contient nécessairement, en germe, tout ce qu’il peut devenir. Un humain ne peut pas devenir, au cours de sa vie, un éléphant, ni un éléphant une fleur. La graine de chacun d’entre nous contenait déjà et absolument tout ce qu’on peut devenir ; et avant ça, notre graine parente contenait déjà la moitié de ce que notre descendante deviendra. On sait qu’un fœtus humain féminin contient déjà dans ses minuscules ovaires toutes les ovules qu’elle pourra faire féconder au cours de sa vie – en d’autres termes, le fœtus de nos mères dans le ventre de nos grands-mères contenait déjà l’ovule qui, fécondée, deviendrait nous-mêmes. On en trouve un exemple peut-être plus illustratif encore dans la métamorphose : la larve qui se transforme en papillon contient déjà toute l’information du papillon qu’elle deviendra.

« Naitre » en un mélange de trois langues différentes, ça peut donc éventuellement se traduire par : renoncer à être, renoncer à faire et apprendre à être soutenu, voire à faire Un avec le reste.

L’idée de la partie qui contient le tout peut être explorée mathématiquement dans des objets auto-similaires comme les fractales dont les flocons de neige, l’ensemble de Mandelbrot (cf. vidéo ci-dessous), ou encore la suite de Fibonacci sont de célèbres exemples. Plus poétiquement peut-être, l’expérience existentielle et sensuelle d’être soi-même une partie qui contient le tout (et inversement) correspond au vécu de l’émotion pure – ce point d’osmose esthétique où passé-présent-futur se rejoignent en un instant, où l’espace se fond, ce moment où on peut dire « je pourrais mourir ici et maintenant ». Le poète soufi Rumi le sublimait ainsi au XIIIe siècle : « Vous n’êtes pas une goutte dans l’océan. Vous êtes l’océan tout entier contenu dans une goutte. »

Pour étudier le passé il faut d’abord connaître le présent qui nous a formé et qui nous in-forme. La recherche de l’origine des choses appartient ainsi à un mode de pensée, à une culture et à une époque qui tremble à l’idée de sa fin. Elle provient d’une manière de voir le monde comme coupé en deux, divisé en moitiés opposées. Cette perspective implique que tout n’a pas toujours été là mais que nous sommes des évènements ectopiques et singuliers. Dans ce contexte, nous n’appartenons pas à l’ensemble, ni à la nature que nous appelons d’ailleurs « environnement », comme si elle était à l’extérieur de nous-mêmes, et dont nous « exploitons » les « ressources ». Pourtant, l’origine de toute la vie est contenue dans chacune des cellules qui composent nos corps – c’est ce que raconte l’ADN. La fin, en ce sens, y est elle-même programmée et elle constitue un retour à l’origine – une autre naissance qu’on pourrait peut-être passer nos vies à construire.


L’« origine » de ce bulletin vient de la traduction de L’Écologie de la liberté de Murray Bookchin, initialement publié en 1981 où il relate notamment que la première mention écrite du mot « liberté » a été retrouvée sur une tablette sumérienne portant des inscriptions cunéiformes : « il s’agit du mot amargi qui […] signifie littéralement “retour à la mère”. » (Samuel Noah Kramer, The Sumerians, 1963).


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